72 marques mondiales sont documentées par les ONG et chercheurs comme ayant un lien direct ou indirect avec le travail forcé des Ouïghours dans la région chinoise du Xinjiang. Le chiffre dépasse 200 si l'on intègre les liens indirects via les fournisseurs de rang 2 et 3 — c'est-à-dire la quasi-totalité de l'industrie textile et électronique de masse.
La cause est connue depuis 2018-2019, documentée massivement depuis 2020, devenue objet de législation depuis 2022 (UFLPA américain, CSDDD européenne). Pourtant, en 2026, la traçabilité reste l'exception. Cet article fait le point sur les chiffres, les sources, et ce qu'un consommateur peut concrètement faire.
On ne peut pas dire qu'on ne savait pas. Les rapports sont publics depuis 2020. Six ans plus tard, l'industrie continue d'invoquer la complexité des chaînes — quand certaines marques, plus petites, ont déjà tracé toute leur production.
Les rapports qui font référence
Trois rapports ont structuré la documentation publique. Tous sont en accès libre, sourcés, et continuent d'être mis à jour. C'est sur eux que s'appuient la majorité des décisions juridiques et des campagnes ONG.
- « Uyghurs for Sale », Australian Strategic Policy Institute (ASPI), mars 2020. 82 marques mondiales documentées comme ayant des fournisseurs liés à des programmes de transferts forcés de travailleurs ouïghours.
- « Laundered Cotton », Sheffield Hallam University, novembre 2021. Étude technique sur les chaînes textiles montrant qu'une part majoritaire du coton mondial transite par le Xinjiang sans que les acheteurs finaux puissent l'identifier.
- Rapport ONU OHCHR, août 2022. Évaluation officielle du Haut-Commissariat aux droits de l'homme : « violations graves des droits humains » dans la région du Xinjiang, possibles « crimes contre l'humanité ».
Les marques les plus connues du grand public
Sur les 72 marques documentées dans notre base, voici les 15 que les consommateurs français rencontrent le plus fréquemment. Les autres incluent surtout des marques chinoises (Anta Sports, Li-Ning, Peak Sport) et des fabricants de composants électroniques (Foxconn, Pegatron, Hikvision) moins visibles en B2C.
| Marque | Origine | Documenté depuis |
|---|---|---|
| Adidas | Allemagne | 2020 |
| Decathlon | France | 2020 |
| Disney | États-Unis | 2020 |
| Fast Retailing (Uniqlo) | Japon | 2020 |
| Foxconn | Taïwan | 2020 |
| Haier | Chine | 2020 |
| Hisense | Chine | 2020 |
| Lacoste | France | 2021 |
| New Balance | États-Unis | 2020 |
| OnePlus | Chine | 2020 |
| Pegatron | Taïwan | 2020 |
| Skechers | États-Unis | 2020 |
| TCL | Chine | 2020 |
| Uniqlo | Japon | 2021 |
| Vivo | Chine | 2020 |
Échantillon des 15 marques les plus reconnues parmi les 72 documentées sur GlobeReviews. La liste complète est consultable dans l'annuaire.
Position des marques : silence dominant
Sur les 72 marques, voici le pattern de réponse observé sur la période 2020-2025 :
- Démenti formel + audits indépendants commandés :H&M (qui a ensuite été ciblée par un boycott chinois en réaction), Patagonia, VF Corporation. ~10 % des marques.
- Réponse minimale via communiqué corporate : Adidas, Nike, Inditex, Uniqlo. Affirmation d'« audits sociaux » sans publication des résultats détaillés. ~30 % des marques.
- Silence intégral : majorité des marques chinoises et asiatiques de second rang. ~60 % des marques.
Le silence n'est pas une preuve de complicité, mais l'absence de plan de vigilance publié dans un secteur aussi documenté est un signal en soi — d'autant que la loi française l'impose pour les grandes entreprises depuis 2017.
Comment vérifier l'origine du coton d'un produit
- Lisez l'étiquette. « Made in China » ne dit rien sur le coton lui-même. Le coton chinois peut être tissé en Bangladesh, le coton du Xinjiang peut être assemblé en Vietnam.
- Cherchez les certifications crédibles. GOTS (Global Organic Textile Standard), Better Cotton Initiative (BCI, qui a quitté le Xinjiang en 2020), Fair Trade USA. Sans certification, tout est possible.
- Consultez les rapports d'audit publiés par la marque. Les marques qui publient leur supply chain (par exemple Patagonia, Veja) sont très peu nombreuses. Leur transparence est en soi un signal de fiabilité.
- Croisez avec la base End Uyghur Forced Labour Coalition : 200+ marques mondiales y sont listées avec leurs liens documentés.
L'état du droit français et européen
La loi française sur le devoir de vigilance (loi n° 2017-399 du 27 mars 2017) impose aux grandes entreprises d'établir et de publier un plan de vigilance. En 2024, le tribunal judiciaire de Paris a été saisi de plusieurs requêtes contre Uniqlo France, Lacoste, et SMCP pour défaillance de ce plan sur le Xinjiang. Le Parquet national financier a ouvert une enquête préliminaire en avril 2024 — ces procédures sont toujours en cours en mai 2026.
Au niveau européen, la directive Corporate Sustainability Due Diligence (CSDDD), adoptée en juillet 2024, harmonise les obligations de vigilance pour les entreprises dépassant 1 000 salariés et 450 M€ de chiffre d'affaires. Elle entrera en vigueur progressivement entre 2027 et 2029. Pour les consommateurs, l'effet concret sera la publication obligatoire de plans de vigilance détaillés — ce que les ONG attendent depuis dix ans.
À retenir
- 72 marques mondiales documentées avec un lien direct ou indirect au coton du Xinjiang.
- 20 % du coton mondial vient du Xinjiang, 85 % du coton chinois.
- Sources primaires : ASPI 2020, Sheffield Hallam 2021, ONU OHCHR 2022.
- Régulation : UFLPA aux États-Unis (2022), CSDDD en Europe (entrée progressive 2027-2029), devoir de vigilance en France (depuis 2017).
- Vérification consommateur : certifications GOTS / Fair Trade, transparence supply chain, croisement avec End Uyghur Forced Labour Coalition.
À lire aussi
Sources et rapports cités
- Australian Strategic Policy Institute — Uyghurs for Sale (2020)
- End Uyghur Forced Labour Coalition
- Sheffield Hallam University — Coton du Xinjiang (rapport 2021)
- ONU OHCHR — Rapport sur le Xinjiang (août 2022)
- Loi française sur le devoir de vigilance (2017)
- Uyghur Forced Labor Prevention Act (UFLPA, États-Unis 2022)
- Procura della Repubblica de Paris — enquête supply chain mode (2024)
- Ethical Trading Initiative — guide acheteur
Questions fréquentes
Combien de marques sont documentées avec un lien au coton du Xinjiang ?
GlobeReviews recense 72 marques mondiales documentées avec un lien direct ou indirect au travail forcé des Ouïghours, sur la base des rapports de l'Australian Strategic Policy Institute (ASPI 2020), de la Sheffield Hallam University (2021), et des audits de l'End Uyghur Forced Labour Coalition. Le chiffre dépasse 200 marques en incluant les liens indirects via les fournisseurs tier 2 et tier 3.
Le coton du Xinjiang représente quelle part de la production mondiale ?
Environ 20 % du coton mondial vient du Xinjiang, et 85 % du coton chinois (source : USDA, ICAC). La Chine est le second producteur mondial de coton (après l'Inde), donc une grande partie de l'industrie textile mondiale est mécaniquement exposée à ce risque, sauf à mettre en place une traçabilité poussée — ce que peu de marques font.
Comment vérifier qu'un t-shirt à 5 € n'a pas de coton du Xinjiang ?
C'est presque impossible sans certification GOTS ou Fair Trade. Le « Made in Bangladesh » indique le pays de confection mais pas l'origine de la matière première. Sur les chaînes industrielles classiques, le coton du Xinjiang est mélangé avec d'autres origines après la première transformation, rendant la traçabilité quasi nulle. Les marques qui publient explicitement leur supply chain (Patagonia, Veja, Kering depuis 2022) sont l'exception, pas la règle.
Que dit le droit français en 2026 ?
La loi sur le devoir de vigilance (mars 2017) impose aux entreprises de plus de 5 000 salariés en France ou 10 000 dans le monde d'établir un plan de vigilance pour identifier les risques humains et environnementaux dans leur chaîne d'approvisionnement. En 2024, plusieurs ONG ont saisi le tribunal judiciaire de Paris contre Uniqlo, Lacoste, et SMCP pour défaillance du devoir de vigilance sur le Xinjiang. Le Parquet national financier a ouvert une enquête préliminaire en avril 2024.
Et aux États-Unis ?
L'Uyghur Forced Labor Prevention Act (UFLPA), entré en vigueur en juin 2022, interdit l'importation aux États-Unis de tout produit contenant des matières du Xinjiang, sauf preuve contraire à fournir par l'importateur (présomption renversée). En 2023-2024, plus de 2 700 cargaisons ont été bloquées par les douanes américaines. La régulation européenne équivalente est en cours d'élaboration via la directive CSDDD adoptée en juillet 2024.
Que peut faire un consommateur français ?
Trois leviers réalistes : 1) privilégier les certifications crédibles (GOTS, Fair Trade USA, Made in Green), 2) demander à la marque par mail / réseaux sociaux la composition exacte et l'origine du coton — les réponses (ou absences de réponse) sont elles-mêmes informatives, 3) consulter les listes publiques (End Uyghur Forced Labour Coalition, Coalition to End Forced Labour in the Uyghur Region) et croiser avec sa garde-robe avant un achat important.